Sobriquets
De Le Lorrain.
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Généralités
L’étymologie du mot sobriquet n’est pas connue. Nous savons juste que son sens évolua de "petit coup sous le menton"[1] au XIVème sous la forme "soubriquet", puis qu’il a pris au XVIème siècle le sens de "raillerie" ou de "moquerie" le plus fréquemment, pour donner le sens de "surnom" attesté en 1531[2].
Les sobriquets sont une sorte de surnom familier que l’on donne à une personne, une famille, plus généralement à un groupe de personnes, jusqu’à désigner la population d’une ville ou d’un village, le plus souvent par dérision ou moquerie. Les sobriquets sont des termes guère utilisés de nos jours que par les enfants, dont la principale caractéristique est de mettre en relief une quelconque qualité ou défaut, moral ou physique, un fait présent ou passé, un métier, une origine... A travers eux s’expriment les mœurs, les usages, l’histoire et même l’humour de nos ancêtres. Beaucoup de noms propres ne sont que des sobriquets adoptés et passés.
Nous nous intéresserons dans cet article qu’aux sobriquets portés par des citadins ou des villageois.
Origine et déclin des sobriquets
Partout et de tous temps, l’opinion a décerné des sobriquets. C’est dans la nature humaine. Dans la plupart des civilisations antiques, un seul nom servait à désigner l'individu.
Avec la conquête romaine de la Gaule, le système des trois noms (prénom, gentilice et cognomen) fut d’usage jusqu’aux invasions barbares du Vème siècle. Les cognomen ou surnom, sont des sobriquets : Calvus (le chauve), Varus (le boîteux), Verrucosus (qui a une verrue), Flaccus (aux oreilles tombantes), Nero (Noir), Caecus (l'aveugle), etc.
Suite aux invasions barbares, le système germanique fut adopté jusqu’au Xème siècle : Un nom de baptême individuel, souvent un sobriquet, qui ne se transmet pas de génération en génération. Au fil des siècles qui suivirent, le problème d’homonymie allant crescendo, devint ingérable. Ainsi de nombreux souverains du Moyen-âge portaient un sobriquet : Pépin le Bref, Charles le Téméraire, Louis Cœur de Lion, etc. Cet usage s’élargira à l’ensemble de la population vers le XIIème siècle.
L’usage des sobriquets s’est certainement perdu avec la loi du 6 fructidor an II (23 août 1794) qui interdit de porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance et défend d'ajouter un surnom à son nom propre. A cela peut s’ajouter l’évolution de la société et le déclin des langues régionales depuis la fin du XIXème - début du XXème siècle.
De l’importance ethnographique
Les sobriquets mettent en lumière une distribution dans l’espace et dans le temps de groupes sociaux car ils peuvent être rattachés à une lignée, à un village ou un élément toponymique et ainsi jouer un rôle dans les mécanismes de mémoire collective. Ils constituent un moyen très efficace pour transmettre les savoirs et cultures régionales oralement, de générations en générations, du moins aussi longtemps que le sens du sobriquet ne se perd pas.
Remarques concernant les villages[3]
Les villages ne portaient généralement pas qu’un seul sobriquet. En effet, les villages environnant décernaient des sobriquets différents pour le même village : Par exemple, dix sobriquets différents ont été relevés pour la ville de Manom, en Pays Thionvillois.
Les villages situés sur le frontière linguistique possèdent souvent des sobriquets en Platt utilisés par les villages de langue Platt et des sobriquets romans utilisés par les villages de langue romane.
Quelques exemples
Les loups de Lupcourt
Lupcourt est un petit village du canton de Saint-Nicolas-de-Port d’environ 300 âmes. Le sobriquet porté par les habitants de Lupcourt est "les loups". Un loup est également représenté sur la moitié du blason. Quelle est l’origine de ce sobriquet ?Lupcourt est un village ancien, quoiqu’on ne puisse pas dater l’époque de sa fondation. Toutefois, la fondation du village date d’au moins du Moyen-âge : Un document non sourcé précise : "Il y avait, à Lupcourt, deux maison-fiefs et seigneuriales. Ce village est bâti presque tout entier sur des débris d’anciennes constructions romaines"[4]. Quoi qu’il en soit, une charte d’Henri de Lorraine, évêque de Toul de 1127 à 1168, confirme plusieurs donations à Lupcourt qui avaient été faites au prieuré de Flavigny (Flavigny-sur-Moselle): allodium[alleu] in Locurt. Une bulle du pape Lucius III en 1183 fait mention de la terre de Lupcourt : terram de Locort. En 1699, la seigneurie de Lupcourt est reprise par le chevalier Charles-Antoine de Mahuet et en 1720, la terre de Lupcourt est érigée en comté : Elle se nommait alors Lupi-Curia [lieu où se réunissent le conseil municipal][5].
Lupcourt serait donc la combinaison du mot latin lupus (loup) et du suffixe cortis. Bien que cette racine latine désigne un animal, souvent, il désigne un être humain sous un sobriquet, avant de passer dans la toponymie (Saint-Loup). Quant au suffixe roman cortis qui désigne un domaine agricole (métairie de Bedon et moulin de Gerbé), puis un village, il descend du latin classique cohors, qui désigne un enclos. Cette interprétation est d’autant plus probable que Lupcourt est situé dans la plaine fertile du Vermois et des éléments historiques.
Enfin, il est intéressant de remarquer que de la même manière que le sobriquet des villageois, le nom en lorrain de Lupcourt est resté très proche de la racine latine, "Licot" en roman.
Le bon curé de Ludres
Les habitants de Ludres sont appelés "les rôtisseurs" depuis à la fin du XVIIIème siècle.Ce sobriquet est à l’origine d’une bien triste histoire qui à conduit un innocent, le curé de Ludres, dénommé abbé Jean-Baptiste Marchal, à être pendu puis brûlé sur la place du village. Une avenue fut baptisée "Avenue du bon curé" en sa mémoire.
Le curé était accusé en cette année 1755 d’être un chasseur avéré, d’aimer trop les plaisirs de la table et de divers actes odieux. Ces "accusations" furent considérées comme des vices intolérables pour un homme exerçant ses fonctions ! M. Drouas, évêque de Toul, qui avait connaissance de la conduite du curé, finit par donner sa démission, à la plus grande satisfaction de la Comtesse Catherine de Hausen. Quelques temps après, le bon curé contesta la sanction et se fourvoya auprès des autorités compétentes ; cette démarche fort légitime le conduira à la mort ! On répondit qu’un grand nombre de pasteurs vivaient dans une abominable dissolution. Le curé fut arrêté et emprisonné le 13 juillet 1757. A la demande du procureur du roi Stanislas, on instruisit une procédure extraordinaire contre le curé. Le 1er août, le curé fut condamné à la peine de mort : La baillage de Nancy avait condamné le curé
L’histoire est en réalité plus compliquée qu’elle n’y parait[6].
Les goitreux de Rosières-aux-Salines
Le sobriquet porté par les habitants de Rosière-aux-Salines est "les goitreux".
Cette histoire se déroule en 1851 lors d’un voyage que fit, à Strasbourg, Napoléon III. Les rosiéristes l’acclamèrent à la station du chemin de fer, en criant : "Viv' l'pince 'ouis 'apo' éon ! Viv' l'pince 'ouis 'apo' éon !"[7].
Cette petite anecdote, qui peut paraitre amusante au premier abord, cache une maladie handicapante causée le plus souvent par un manque d’iode. Le goitre est une maladie qui se manifeste par un gonflement de la région antérieure du cou, provoquant ainsi une dysphonie. Les goitreux de Rosière-aux-Salines ont fait l’objet de nombreuses publications. A cette époque, les goitreux représentaient plus de 10% de la population ![8]
Voir aussi
Notes et références
- ↑ Mouvement de la main par lequel on relevait brusquement le menton à quelqu’un en signe de mépris ou de correction.
- ↑ Article "Sobriquet", Wiktionnaire
- ↑ Discussion "Sobriquets" sur le forum
- ↑ "Le département de La Meurthe: statistique, historique et administrative", par Henri Le Page, Publié par Peiffer (Nancy), 1843, page 333
- ↑ "Les communes de la Meurthe: journal historique des villes, bourgs, villages, hameaux et censes de ce département", par Henri Lepage, publié par A. Lepage (Nancy), 1853, p. 678
- ↑ "Histoire de dioclese de Toul et de celui de Nancy: Depuis l'établissement du christianisme chez les Leuci jusqu'la nos jours. Préc. d'une dissertation historique sur l'antiquité de l'église de Toul", par Pierre-Étienne Guillaume, publié par Thomas & Pierron, 1867, p. 259
- ↑ "Rosières-aux-Salines", Intersociété De Rosières Aux Salines, par Charles-Léon Martin, 1975
- ↑ "Considérations sur les causes du goitre et du crétinisme endémique, à Rosière-aux-Salines (Meurthe)", de M. Morel, imprimerie de Vagner (Nancy), 1851

