Je t'aime

De Le Lorrain.

L’amour est une émotion complexe que les mots ne traduisent pas totalement: ainsi si on traduit littéralement l’expression "je t'aime" en plusieurs langues, un espagnol dit "je te veux !" (¡ te quiero !), un wallon "je te vois volontiers !" (dji t'veû vol'tî !), un picard "je t'ai cher !" (je t'ai ker !) et l’expression basque pourrait se traduire littéralement par "je vous possède comme mon aimé(e)" (maite zaitut !)[1]. Ces expressions montrent, une gradation selon les cultures, allant de l’exubérance à la timidité et surtout une certaine conception de l’amour. Et les lorrains alors ?

Sommaire

Dialectes romans

On doit aimer et priser[2]
Jean Froissart
Deuxième moitié du XIVe siècle
On doit aimer et priser

Joyeuse mélancolie
Qui tient la pensée lie
Et le temps fait oublier
Sans souci et sans envie.

On doit aimer et priser
Joyeuse mélancolie
Et moult souvent souhaiter
Qu’on soit avec son amie
Pour maintenir gaie vie.

On doit aimer et priser
Joyeuse mélancolie.

Contrairement au français, la lorraine romane emploie deux verbes distincts pour exprimer ce sentiment :

  • Le verbe aimer, employé dans le plateau lorrain. Il vient du latin amāre. L’ancien français (Xe siècle-XIVe siècle) employait le verbe amer. La forme aimer n'apparaîtra qu'en moyen français (1340 à 1611), et ne s'imposera qu'au XVIe siècle.[3]. Les formes relevées ici ont été collectées par Lucien Adam, dans "Les patois lorrains" (1881) : immer (messin), ainmer (Rehérey), einmet (Provenchères), aimè/aimé, èmè/êmè, émer dans la plupart des autres communes.

Soit : j't'aime / j'vos aime, i t'aimè / i vos aimè, dje t'aime / dje vos aime.

  • Le verbe priser, du latin pretiare (estimer). En littérature, le sens est [4] : "apprécier, faire cas ou attacher du prix à qqn ou à qqc". Ce verbe est utilisé dans les Hautes-Vosges : dans la vallée de la Vologne, on utilise le verbe priser sous la forme prèyhi, perhé dans la vallée de la Moselotte et pra'i dans la vallée de la Haute-Meurthe (Fraize). Lucien Adam, , relève les formes suivantes, toujours originaires des Vosges : prêhi (Le Tholy), perhé (Ventron, La Bresse), preyrhi (Rehaupal).

Soit : jé t'prèyhe bé (je te prise bien) ou j'vos prèyhe bé. Variantes des autres vallées : i t'perhè bié / i vos perhè bié, dje t'praye bîn / dje vos praye bîn.[5]


Dialectes germaniques

Le dictionnaire de Follmann (Wörterbuch der deutsch-lothringischen Mundarten) paru au début du XXème siècle traduit le verbe aimer par liewe(n). Cependant, ce verbe ne semble pas être employé partout avec le même sens. Le verbe "aimer" est généralement rendu par des périphrases.

 Remarque(s):
Remarquez que le verbe priser existe également dans certaines langues germaniques, avec le même sens décrit dans la section précédente :
  • Danois : prise
  • Allemand : preisen
  • Anglais : praise

Platt luxembourgeois

Autour de Thionville, liewen signifie "vivre" (équivalent allemand : leben). Quant au verbe lieben, l'équivalent en Platt n'existe pas. Le verbe "aimer" est rendu par deux périphrases :gär hun ou frou sin.


Ainsi "je t'aime" peut se traduire par :

  • Ech hun dech gär (mot-à-mot : je l'ai volontiers)
  • Ech si frou mat dir (mot-à-mot : je suis content avec toi)

Eh oui, en Platt, on cultive l'art de l'euphémisme voire de la litote!

 Remarque(s):
A noter que ces expressions s'utilise aussi pour les choses. On dira de la même façon :
  • Ech hun d'Grompere gär (j'aime les pommes de terre)
  • Ech si frou mat Gromperen
En Pays Thionvillois, on aime avec autant d'intensité les femmes et les pommes de terre !

Platt mosellan

Dans l'assimil "Le Platt Lorrain", le verbe aimer est également traduit par : géer hann. Par contre, le mot amour est traduit par Léiw.

Platt rhénan

"Je t'aime" se traduit également par deux périphrases :

  • Isch honn disch gere [ɪʃ hɔn dɪʃ 'ge:ɐrə]
  • Isch honn disch lieb. [ɪʃ hɔn dɪʃ 'li:p]

Le verbe "lieben" n'est pas usité. Par contre, le mot amour est traduit par Lieb. A noter que dans le dictionnaire "Le Platt"(platt rhénan) de Hélène Nicklaus, on relève cette expression, page 127 : Hasch mich lieb ? (M'aimes-tu ?)

Quelques expressions pour les amoureux

Dialectes lorrains

  • Quand deux personnes se fréquentaient, on disait : is s'hantont (ils se hantent/se fréquentent), is s'causont (ils se causent), is s'wèyont (ils se voient).
  • Fâre l'amour signifie (à Fiménil) aller courtiser et non ce que vous croyez !
  • On dit aussi "aller voir blonde" : I s’an vā veūr blonde. Se dit d’un garçon qui "fréquentait" une fille en vue du mariage. Cette période allait, du dimanche au cours duquel les parents du futur marié et le garçon lui-même avaient rendu visite aux parents de la jeune fille pour présenter officiellement leur demande de mariage, jusqu’à la célébration du mariage.[6]

Quelques proverbes :

  • Qu’ n’at m’ jalous, n’at m’ èmorous (qui n’est pas jaloux, n’est pas amoureux).
  • Cheuz l’ janre, l’ pin at tanre, cheuz lé bru, l’ couté at pandu : chez le gendre, le pain est tendre, chez la bru, le couteau est (sus)pendu. Sans commentaire...
  • I n’ fāt m’ olè wār métrèsse[7] lo mécrédi ni lo vanr’di (il ne faut pas aller voir maîtresse ni le mercredi ni le vendredi).[8]

Platt luxembourgeois

L'adjectif amoureux se traduit par verléift. On dit dans la région de Thionville :

  • Heen ass verléift ewéi eng Kaz (il est amoureux comme un chat : il est très amoureux).
  • Heen ass verléift ewéi en Aarbel (il est amoureux comme une brassée : idem).
  • Heen ass verléift ewéi e spillege Kueb (il est amoureux comme un corbeau en chaleur : idem).

Deux proverbes :

  • T ass méi liicht, e Sak Fléi ze hidden ewéi e verléift Framënsch. (il est plus facile de garder un sac de puces qu'une femme amoureuse).
  • Ass d'Zopp versatzt, do ass d'Käche verléift. (Si la soupe est trop salée, c'est que la cuisinière est amoureuse).

Notes et références

  1. Je t'aime dans toutes les langues, Lexilogos
  2. Adaptation en français moderne. La version originale (moyen français) est disponible sur Wikisource.
  3. Wiktionnaire: aimer
  4. Dictionnaire du Moyen Français-atilf
  5. Pour les dialectes romans, mari et femme se vouvoyaient ainsi que les enfants et les parents, ceci jusqu'au début du siècle en Meuse, d'après Louis Lavigne. Certains, toutefois, se tutoyaient même avant le mariage.
  6. "Expressions et histoires à rire de Lorraine", Jean Lanher.
  7. Pour la petite amie, on disait mègnèye dans le Pays messin, mâtrasse, mâtrosse, maîtrasse en général, parfois bonne èmie.
  8. Le mèniheuntchîn/ménihinktîn est l'écho des forêts, qui se fait entendre surtout le soir et la nuit. Selon la légende c’est une bande d’êtres humains rôdant et vociférant dans la forêt, ou bien des lutins prenant la forme de femmes. Ils tourmentent les amoureux qu’ils rencontrent sur leur chemin et sortent surtout le mercredi et le vendredi.C’est pourquoi on dit qu'il ne faut pas aller voir maîtresse ni le mercredi ni le vendredi.
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